19 février 2009
Haïti : les routes de la faim
TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN. Chaque jour, des centaines de paysans haïtiens quittent leurs campagnes pour la capitale Port-au-Prince. Poussés par la faim, fuyant la misère des champs pour la misère des bidonvilles.
Les grilles d'entrée ont depuis longtemps été dérobées. Au visiteur qui franchit l'enceinte du parc, il faut une bonne dose d'imagination pour se remémorer le faste originel du lieu. Voici l'histoire surréaliste d'un hôtel de luxe de Port-au-Prince, le Simbie Continental, transformé en moins de vingt ans en un bidonville insalubre, Cité Simbie. Fini le ballet virevoltant des serveurs aux petits soins de touristes lézardant au bord du bassin. En 1986, à la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier - « Baby Doc », ce palace trois étoiles fut vandalisé puis laissé à l'abandon. Au fil des ans, les paysans haïtiens venus de leurs campagnes ont squatté ce logement en dur inespéré. Oubliés les tout petits bikinis, c'est désormais la lessive des mères de familles haïtiennes qui sèche au soleil. Dans la cour d'honneur, la charmante tonnelle façon « Club Med » abrite désormais chaque dimanche les prêches d'un pasteur pentecôtiste. L'immense piscine est devenue un cloaque où croupie une eau noirâtre.
Un bidonville trois étoiles

Pour le journaliste en mal d'inspiration, Cité Simbie est une métaphore facile et idéale pour évoquer la situation d'Haïti. En panne d'avenir, ce pays semble abonné aux mauvaises nouvelles. « Maudit », diront certains. Evidemment, 2008 aura été une véritable année noire : les émeutes de la faim au printemps, les tempêtes au début de l'automne, les écoles qui s'effondrent en novembre. Mais tous ces évènements ne sont que des conséquences dramatiques d'un phénomène plus profond et moins médiatisé : l'exode rural de milliers de paysans haïtiens vers les bidonvilles. Comment les émeutes n'auraient-elles pas pu être violentes quand la faim tenaille les estomacs ? Si les inondations ont fait tant de victimes, c'est que ces migrants sont obligés faute de place de s'installer dans les zones les plus exposées ? Enfin, les écoles s'écroulent en raison de l'urbanisme anarchique de Port-au-Prince, capitale aux 350 bidonvilles.
A Cité Simbie, la population- 2 500 personnes - a crû au rythme des crises et des absences de l'Etat haïtien. Tous sont venus poussés par la faim et dans l'espoir d'un avenir meilleur. L'hôtel héberge aussi bien des cultivateurs avec leurs chèvres que des jeunes diplômés, des gosses des rues et des Restaveks, ces petits domestiques esclaves. Ici, les enfants sont partout : ce n'est plus un bagagiste qui nous guide dans les couloirs mais une jeune troupe joyeuse. Au deuxième étage, chambre n°23, Madame Yéyé joue à merveille son rôle d'hôtesse de maison. Originaire du sud du pays, cette matrone affable partage la pièce avec ses six enfants et trois autres locataires. Elle a rejoint la capitale à la mort de son mari, faute de pouvoir nourrir sa famille. Sony Laguerre est arrivé en 1990. Il a connu « l'âge d'or lorsque les hommes trouvaient encore un emploi à l'aéroport ou dans les usines d'assemblage textile. » Désormais, le travail manque, les heures sont longues, les ventres vides. Bientôt, prédit Sony, le Simbie Continental affichera complet. « Il n'y a plus beaucoup de place, les gens sont obligés de dormir dehors sur le sol, dans les couloirs ou même sur le toit ! »
Depuis la terrasse de l'hôtel, la vue embrasse les bidonvilles voisins. Avec près de trois millions d'habitants, Port-au-Prince est la plus grande métropole des Caraïbes. Enserrée entre le littoral et les mornes, l'habitat y est terriblement comprimé : faute de place, les nouveaux arrivants ont dû pousser les murs de la ville. Côté montagne : dans un équilibre aussi précaire que les habitations, les bidonvilles escaladent les hauteurs environnantes. Côté océan : les maisonnettes en parpaing ou en tôle ont les pieds dans l'eau.
Misère et solidarité

Cité l'Eternel est l'un ces bidonvilles de bord de mer. Dans les années 60 s'étendait ici la mangrove. Une superbe forêt de mangliers poussait à fleur d'eau. Jean Dimanche, un membre du comité de quartier, a participé à la fondation de la Cité. « Ici, précise-t-il en tapant du pied sur le sol de la rue principale, on pouvait s'enfoncer. Nous avons amené de la terre, nous avons remblayé. Pierre par pierre, pelle par pelle, brouette par brouette, nous avons repoussé la mer. »
Créée ex-nihilo, Cité l'Eternel souffre de son emplacement. Une large ravine draine des monceaux de fatras (déchets) depuis les habitations en amont. Un véritable paradis pour moustiques et maladies. Au centre de santé communautaire, un médecin évoque les pathologies les plus courantes : « Notre travail quotidien, ce sont les problèmes respiratoires, des infections vaginales et urinaires. Mais aussi des cas de malaria et de tuberculose. » Faute de soin, un enfant peut mourir d'une simple diarrhée par déshydratation.
Mais le bidonville qui héberge 60 000 personnes offre un autre visage. « Au départ de Duvalier, c'était chacun pour soi. La mairie voulait même raser la Cité. Aujourd'hui, il y a une vraie solidarité. » Sans service public, une vie de quartier s'est structurée progressivement. Une ONG française a accompagné la mise en place d'un service de kiosques à eau et d'une mutuelle. La Cité compte également plusieurs églises, la plupart évangéliques, ainsi que six établissements scolaires. A l'école communautaire où sont inscrits près de 400 enfants, c'est l'heure de la récré. Souffrance, son directeur, y place tous ses espoirs: « Nous devons nous efforcer de donner une éducation à nos jeunes. Quand vous parlez d'Haïti, vous pensez misère et violence. Mais si les gens étaient éduqués, ils sauraient que la violence ne résout rien. » A l'évidence, la leçon porte : à l'inverse de ses voisines, Cité l'Eternel est relativement paisible. Avec un ton étrangement calme, Jean Dimanche nous raconte comme quelques années auparavant, un gang avait installé son QG, semant la terreur. Le comité de quartier s'était alors réuni pour trouver une solution. Le lendemain, les corps de plusieurs bandits gisaient à l'entrée du bidonville. « Voilà, le problème était réglé », conclut-il en souriant. Silence glaçant.
La voix se fait plus lyrique quand Jean Dimanche - poète - évoque l'avenir de son pays : « Regardez Haïti avec l'œil méchant : c'est le pire endroit au monde. Mais si vous la regardez avec des yeux d'amour, nous n'avons besoin que de cinq ans pour en refaire la perle qu'elle était. Nous n'allons certes pas construire des gratte-ciels, ni des marchés comme à Wall Street. Mais si nous travaillons simplement la terre, la ravine n'existera plus, les éboulements cesseront. La production de la nourriture ? La terre n'attend pas cinq ans pour donner la nourriture à ses fils. »
Un krach alimentaire

En attendant ces jours plus heureux, manger reste le principal souci de la population. Un Haïtien n'absorbe en moyenne que 1 700 calories par jour contre un minimum de 2 200 recommandé par l'OMS. Sous un parapluie transformé en parasol, trois anciens jouent aux dominos en chiquant du tabac, - « ça coupe la faim. »
Tout en bas de la ville, le marché de la Croix-des-Bossales est un immense supermarché à ciel ouvert. Dans cette ancienne foire aux esclaves, vestige de l'époque coloniale, viennent s'approvisionner les Port-au-Princiens. Déambuler sous les halles des bouchers requiert pour un estomac européen d'être bien accroché. Dans les échoppes du marché, on trouve absolument tout : du riz, du charbon de bois, du manioc, des crabes de terre, de la petite papeterie... Ici, comme dans les bidonvilles, le journaliste blanc suscite forcément une attention curieuse. Et intéressée : le mot « Grangou ! », j'ai faim en créole, revient très souvent. Il faut dire qu'avec un budget journalier d'un euro, le panier de la ménagère haïtienne est chiche. Comme nous l'explique une mère de famille : « J'ai six enfants à nourrir. De jour en jour, les prix augmentent : le riz est cher, l'huile est chère. Pour nous, c'est toute la vie qui est chère ! ».
Or, comme beaucoup de pays pauvres, Haïti souffre d'une insécurité alimentaire chronique. 80 % du riz consommé est importé, notamment des Etats-Unis. Résultat, dans les échoppes de la Croix-des-Bossales, le prix de la marmite (l'unité de mesure) dépend directement du cours de la bourse des céréales de Chicago. Si le marché flambe, comme en avril 2008 avec un niveau record de 50 dollars les 100 kg, c'est mécaniquement la portion dans l'assiette du consommateur haïtien qui s'en trouve réduite. Et ici les conséquences sont dramatiques : sous-nutrition, carences alimentaires... En janvier, la FAO avait tiré la sonnette d'alarme sur les ravages de cette « autre crise » : un véritable krach alimentaire menace, les émeutes de la faim ne sont qu'un triste prélude.
Le symbole le plus frappant : les galettes de boue vendues sur les étales de plusieurs marchandes. 250 gourdes (5 euros) le sac de 50 kg. La recette est simple : de la terre argileuse tamisée, du beurre et du sel. Traditionnellement, celles-ci, riches en calcium, étaient consommées par les femmes enceintes. Pour les Haïtiens les plus pauvres, leur ingestion est devenue un « coupe-faim » efficace mais dont les effets secondaires sont ravageurs sur le système digestif...
Une catastrophe écologique

Cette situation n'a pourtant rien d'une fatalité. Dans les années 80, le pays produisait 95 % de son alimentation. Comment une terre qui, vingt-cinq ans plus tôt, nourrissait ses paysans peut-elle désormais les pousser vers les bidonvilles ? Pour mieux comprendre, nous quittons l'agitation fiévreuse de la capitale, direction la province au nord d'Haïti. Un bus local, coloré et cabossé, nous y emmène via une route numéro 1 qui l'est tout autant...
A une centaine de kilomètres de Port-au-Prince, nous traversons l'Artibonite. La large vallée que ce fleuve irrigue a longtemps été le grenier à riz du pays. Toute la région est aujourd'hui en crise. La chute de la production locale a commencé dès 1986. Quant la poigne de fer de la dictature des Duvalier s'est relâchée, l'économie haïtienne s'est ouverte : la main invisible du marché a pris le relais. Le FMI et la Banque Mondiale ont décidé de conditionner leurs aides au pays à la baisse drastique de ses droits de douane. Résultat, le riz subventionné américain a déferlé jusque dans les hameaux reculés. Incapables d'être concurrentiels, obligés de s'aligner pour vendre, les 130 000 riziculteurs de la vallée ont vu leur revenu chuter radicalement. La production, elle, a baissé de 50 % en trente ans.
A l'approche des Gonaïves, le panorama change brusquement. A la verdoyance de la vallée et ses palmeraies succède une topographie quasi lunaire. Ecrasées sous le soleil, les montages qui ceignent la ville semblent comme pelées. Aucune végétation haute n'y pousse. A Haïti, la déforestation est un drame écologique. 98 % des forêts ont été détruites. Les fautifs : des charbonniers trop zélés. Dans un pays où neuf Haïtiens sur dix n'ont pas accès à l'électricité, le charbon de bois reste la seule source d'énergie pour se chauffer et cuisiner. Mais, sans arbre, c'est un cercle vicieux qui mine les cultures locales : les terrains se lessivent, les sols s'appauvrissent, les récoltes sont moins abondantes...
Quant au climat et ses tempêtes, ils ont fini de fragiliser cette économie agricole : Georges en 1998, Jeanne en 2004, Gustav, Hanna et Ike en 2008. Par la fenêtre du bus défile un paysage qui n'a pas encore cicatrisé : champs dévastées, canaux engorgés, ponts écroulés... Aux Gonaïves, les inondations ont fait plus de 1000 morts et détruit près de 10 000 maisons. Le bas de la ville est encore empêtré dans les coulées de boue. Dans un hangar qui sert d'abri de fortune aux sinistrés, plusieurs centaines de femmes attendent en file indienne la distribution alimentaire. Colette vient de Marmelade où le sorgho de son mari a été détruit. « J'ai connu Georges et je suis resté. J'ai connu Jeanne et je suis resté. Mais là, je n'ai plus rien à manger. Je vais loger chez une tante quelques semaines. Et puis, je pars à Port-au-Prince. » A Soukri, autre petit village proche des Gonaïves, la situation est préoccupante. « Nos champs de pois sont prêts et labourés. Mais Hanna a détruit nos dernières récoltes. Nous n'avons plus les moyens de nous acheter de nouvelles semences », explique Nati, une femme d'agriculture. Le soir de notre reportage, à l'heure du repas, les estomacs des enfants sont restés vides.
L'exode ou l'exil

Ecologiques, économiques et climatiques, les racines de cette crise alimentaire sont également politiques. C'est l'avis de nombreuses ONG et mouvements paysans : les présidents successifs, exception faite de René Préval en 1996, n'ont jamais soutenu de réforme agraire. A l'inverse, leurs gouvernements se sont lancés dans une course au libéralisme, encouragés par les instances internationales. Cette politique industrielle s'est incarnée dans la construction d'usines d'assemblage et de zones franches. Sans succès : malgré une main d'œuvre quasi gratuite, l'instabilité politique du pays a découragé beaucoup d'investisseurs.
L'une de ces zones franches a ouvert ses portes en 2002 à Ouanaminthe, au nord-est du pays. Cette ville vit accolée à la République Dominicaine. C'est la rivière Massacre, où les femmes font leur lessive du jour, qui fait office de frontière. D'un côté Haïti et ses bidonvilles. De l'autre, la « Rép Dom », son réseau électrique, ses usines à sucre et ses plages à touristes. Le PIB par habitant y est six fois supérieur. La zone franche, 80 hectares, est à cheval sur les deux nations. Tout un symbole : pour la bâtir, il aura fallu exproprier plusieurs dizaines de paysans. Dans cette usine textile, comme dans les Maquiladoras mexicaines, 2 600 ouvriers haïtiens sablent et cousent des jeans Levi's pour 2 euros par jour.
A Ouanaminthe, tous les regards sont tournés côté dominicain. Les habitants ne rêvent pas de partir à Port-au-Prince mais d'un exil vers l'étranger. Nous rencontrons Franklin. Ce jeune haïtien souriant habillé comme basketteur américain a choisi de s'exiler vers Santo Domingo. Pourtant, malgré son jeune âge, il a déjà été plusieurs fois rapatrié par la police : « Au moins, je connais le chemin ! » Il traversera la rivière la nuit tombée. Comme lui transitent ici des milliers d'autres candidats à la diaspora : il y a là des braceros, ces paysans qui iront se faire exploiter dans les plantations de cannes à sucre. D'autre tenteront leur chance par la mer en direction de l'Eldorado américain. Fin janvier, 242 boat-people haïtiens ont été interceptés au large de la Floride. Un journal local rapportait leurs témoignages : « Notre pays est invivable. Et nous voulons simplement survivre. »
Jean Abbiateci
Photos : Julien Tack
Reportage paru dans Témoignage Chrétien du 19 février 2009
09:46 Publié dans Témoignage Chrétien | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : haiti


Commentaires
Très bel article, qui dit pas mal de choses. J'aurai voulu en savoir un peu plus sur la "chute" d'Haïti. C'est vrai qu'on se demande souvent pourquoi Haïti est si pauvre alors que sur la même île, la Rep Dom tire (relativement) bien son épingle du jeu.
Ecrit par : RolK | 20 février 2009
J'ai lu avec beaucoup de plaisir et d'émotion ton article sur Haïti dans T.C. auquel je suis abonné depuis très longtemps et qui risque bien de disparaître corps et bien , ce qui serait catastrophique pour la Presse indépendante. Journaliste de terrain, continue à pratiquer suivant cette démarche inductive . Par elle les questions essentielles reçoivent un éclairage socio-politique stratifié pour parvenir non pas à une honteuse culpabilisation, mais à un examen critique des responsabilités de tous : celles des personnes concernées mais surtout de tous ceux qui auraient pu agir au bon moment en proposant des actions coconstruites au lieu de verser dans le misérabilisme et le don qui embaume nos bonnes consciences.Au plaisir de te relire.
Ecrit par : René | 22 février 2009
tres intiresno, merci
Ecrit par : Nina_Tool | 20 septembre 2009
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