02 février 2009

Ouanaminthe, une zone pas très franche

F1060027 (1).jpg

AMNESTY. La situation dans cette ville frontalière du nord-est est un condensé dramatique des relations d’Haïti avec la République Dominicaine.  

 

Belle journée sur les berges de la rivière Massacre, où plusieurs centaines de femmes s’attèlent à la lessive du jour. A quelques mètres, la zone franche de Codevi s’étire sur 80 hectares, entièrement clôturés par des kilomètres de mur. Dans cette usine d’assemblage textile, 2 600 Haïtiens cousent 11 heures par jour des pantalons Levi Strauss pour un salaire de misère. Un no man’s land du droit du travail, comme dans les Maquiladoras mexicaines. Joseph travaille au sablage des jeans pour 625 gourdes (12 euros) par semaine : « Vous voyez, montre-t-il. L’usine est pile à la frontière. Il y a une entrée côté Haïti pour les milliers d’ouvriers et une autre côté dominicain pour les patrons. »  Cette image résume à elle seule les relations entre les deux pays. D’un côté Haïti engluée dans sa misère noire. De l’autre, la « Rép Dom », son réseau électrique, ses usines à sucre et ses plages à touristes. Le PIB par habitant y est six fois supérieur.  


« Tu parles, tu pars » 

 

Pour un journaliste français, impossible de pénétrer dans l’usine de la Codevi, même en faisant des pieds et des mains. A l’heure de midi, on peut néanmoins croiser les centaines d’ouvriers qui viennent avaler en une demi-heure une « boîte-manger », une portion de riz arrosée d’une sauce aux pois. Pendant ce temps, les cadres dominicains déjeunent dans une cafétéria climatisée, « du bon côté de la frontière », précise en riant Joseph. 

 

Depuis l’inauguration de la Codevi en 2003, la direction du groupe dominicain Grupo M qui gère les lieux, règne en seigneur et maître. Le Sokowa, affilié au principal syndicat haïtien Batay Ouvriyé, se bat depuis cinq ans pour dénoncer les conditions de travail d’un autre âge qui règnent dans ses murs : intimidations, licenciements aléatoires, discrimination raciale… En 2005, le syndicat avait pourtant obtenu une belle victoire, au terme d’une lutte de huit mois : le conditionnement des aides versées par la Banque Mondiale à cette zone franche à l’application d’un droit du travail minimal. Mais, la réalité quotidienne reste difficile pour les ouvriers, comme le confirme cette homme qui souhaite rester anonyme : « Les plus bavards ne font pas de vieux os dans la Factory. Il suffit qu’un Dominicain ne t’aime pas et tu es viré ! La règle d’or c’est : tu parles, tu pars ! » 

 

Des marchandises et des hommes 

 

F1030006.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A la Codevi comme dans tout Ouanaminthe, toute la vie économique de cette région d’Haïti est tournée vers l’Eldorado dominicain. Non loin du centre-ville, c’est un pont, peint aux couleurs des deux nations, qui fait office de douane. Deux fois par semaine, les Haïtiens ont l’autorisation de venir faire leur marché dans la ville mitoyenne de Dajabon, côté dominicain. Dès l’ouverture, c’est la cohue générale des charrettes chargées à craquer de poulets vivants ou de matériel hi-fi. En contrebas, dans le lit de la rivière, on traverse également. Dans un sens comme dans l’autre : beaucoup d’Haïtiens viennent chaque jour travailler clandestinement à Dajabon, comme porteurs ou laveurs de chaussures. 

 

Poreuse, la frontière est pourtant étroitement surveillée. Tout au long du cours d’eau, des militaires dominicains (près de 2000), mitraillettes au poing, ferment les yeux en échange d’un petit bakchich. Mais le conseil d’un policier haïtien est éclairant : « Faites gaffe, les Dominicains ont la gâchette facile ! » Ce qui arrive très régulièrement. Comme en mars 2008, lorsque l’un d’eux a tué une petite marchande enceinte.  Mais il en faut plus pour décourager les candidats à la diaspora. Franklin arrive directement de Saint-Marc, au nord de Port-au-Prince. Malgré son jeune âge, il a été plusieurs fois rapatrié de « Rép Dom » par les autorités. Il plaisante : « Au moins, je connais le chemin ! » Lui traversera la frontière la nuit tombée. Comme des milliers d’autres migrants : il y a là notamment des « braceros », ces paysans qui iront se faire exploiter dans les plantations de cannes à sucre.  Profitant de la position « privilégiée » de la ville, les passeurs, haïtiens et dominicains, ont trouvé ici un terrain fertile pour leurs trafics lucratifs. Pour 50 dollars américains, on peut, nous explique un responsable de la Minustah (ONU), se faire transporter incognito jusqu’à Santo Domingo. Avant d’ajouter : « Mais à vos risques et périls ! ». Car rares sont les passeurs qui respectent leurs promesses. Il y a trois ans, 24 Haïtiens sont morts asphyxiés dans un fourgon.  

Jean Abbiateci

 

Reportage paru dans la Chronique, la revue d'Amnesty France (février 2009).

 

 

 

Ecrire un commentaire