05 juin 2008

PORTRAIT : LE PDG DE CHÈQUE DÉJEUNER

cheque_dejeuner.gifCHALLENGES. Elu par ses salariés, Jacques Landriot veut faire rimer coopératif avec compétitif. Sans transiger sur les valeurs humaines du groupe.

 

A Chèque Déjeuner, ce principe coopératif vaut commandement : un homme = une voix. Un fonctionnement qui donnerait de l’insomnie à nombre de dirigeants. Comment gouverner quand vous pouvez être viré chaque année par vos salariés ou quand votre standardiste a autant voix au chapitre que vous ? Son président Jacques Landriot lui n’en fait visiblement pas de cauchemar la nuit. Dans son bureau au siège de Gennevilliers, l’homme est détendu et bavard, toujours enthousiaste, parfois poliment vachard lorsqu’il commente les déboires de son concurrent Accor. Ses propres actionnaires lui causent moins de soucis : ce sont ses salariés coopérateurs qui viennent de le réélire avec 87 % des voix. Au-delà des chiffres, ce patron discret jouit d’une légitimité incontestable. Il a transformé la PME créée en 1964 par Georges Rino, syndicaliste FO, en numéro trois mondial du titre restaurant. Chèque Déjeuner est devenue la Société Coopérative de Production (SCOP) la plus célèbre de France, un symbole du « entreprendre autrement ».


Garant des valeurs coopératives

 

Au mur et sur les étagères est installée de manière un peu anarchique toute une collection de photos, trophées et autres bibelots, témoin d’un demi-siècle d’histoire de l’entreprise. Le chaudron coopératif, ce commercial n’est pourtant pas tombé dedans quand il était petit. « En m’embauchant, Georges Rino m’a expliqué passionné le fonctionnement d’une coopérative. Je n’ai rien compris, mais je suis resté : l’ambiance était sympa ! », raconte-t-il en souriant. Sous sa présidence, le groupe a fait sa mue : « Finie l’époque où Georges sifflait pour qu’on aille boire un coup et où l’on faisait la fête jusqu’à 6 heures du matin… » « Tonton Picsou », un surnom hérité de sa politique anti-gaspis, a su au début des années 90 internationaliser et diversifier les activités du groupe. Les objectifs pour 2014 sont ambitieux : le doublement des volumes d’émission des titres, ainsi que des effectifs.

 

Soucieux de pérenniser les valeurs humaines de la Scop, son management est tout en rondeurs, plus gant de velours que main de fer. En 17 ans de présidence, ses coups de sang se comptent sur les doigts d’une main. « Il pardonnera facilement à quelqu’un son incompétence en lui donnant volontiers plus de temps, beaucoup moins la déloyauté », raconte son consultant. Le PDG sait pourtant faire le ménage : « Les clans avec des meneurs, je les casse tout de suite ! Une leçon apprise par Georges Rino. » Pour piloter le navire, il s’appuie sur sa connaissance fine de tous les rouages de la maison. Son credo : proximité et écoute. Il s’impose chaque année un rendez-vous avec tous les salariés du site de Gennevilliers ainsi que des visites dans toutes les filiales européennes.

 

Ni patron paternaliste, ni hyper-président, « Jacques sait à la fois déléguer et responsabiliser », explique Sophie Viéron, déléguée FO. Mais également trancher. « Ici, on ne sort pas les urnes toutes les cinq minutes. Le conseil d’administration dirige, il faut lui faire confiance. » La contrepartie : communiquer. « Lors des assemblées générales sont présents aussi bien la personne chargée de l’emballage que le directeur financier. Comme je ne veux pas un vote de béni oui-oui, il faut savoir être pédagogue pour en expliquer les enjeux. » Pierre-Christophe Adrian du Cabinet Schéma, qui le conseille depuis ses débuts, abonde : « Il connaît très bien le poids que peut avoir quelques mots mal employés. Il sait que la coopérative agit parfois comme une énorme caisse de résonance. »

 

Le cœur à gauche

 

Homme de contact, mais pas mondain pour un sou, il a noué des ancrages à l’extérieur, profitant du capital sympathie dont jouit la coopérative. S’il n’a pas la prétention d’être « ce patron qui dérange le Medef » comme le présentait un hebdomadaire, son cœur penche à gauche et ses réseaux sont à chercher côté syndicalisme. Il en tutoie tous les leaders. « Ce n’est pas un homme figé dans son secteur. Il sait tisser des liens transversaux, il a compris très vite l’intérêt d’une visibilité politique pour l’économie sociale », explique son ami Gérard Andreck, le président de la MACIF.

 

Au bout d’une heure et demie d’entretien, Jacques Landriot regarde sa montre pour la première fois. L’homme confesse pourtant n’avoir que peu de temps pour d’autres passions. Chèque Dèj', un sacerdoce pour 10 000 euros par mois ? En tout cas, les chasseurs de têtes des premières années se sont cassés les dents sur son attachement aux valeurs coopératives. « Ici, on ne s'en va pas comme ça. Vous vous rendez compte, je suis entré comme commercial, je finis comme président, c'est fabuleux ! »

 

Jean Abbiateci

 

Portrait paru dans Challenges du 8 juin 2008 et sur le site internet Challenges.fr

 

Ecrire un commentaire