12 mai 2008
TRAVAILLER DANS UNE SCOP

LE PARISIEN. Plus démocratiques, plus sociales... Les 1 800 Sociétés Coopératives Ouvrières de Production (SCOP) veulent réconcilier le salarié avec son entreprise. Réalité ou utopie ?
Un choc culturel ! C'est ce qu'a ressenti Thomas, 26 ans, sorti tout droit d'une école de commerce et d'un premier stage chez Coca-Cola en arrivant chez Chèque Déjeuner. Imaginez ! Une entreprise où la standardiste peut décider des orientations stratégiques de l'entreprise ou même élire son patron... Irréaliste ? Pas tout à fait. Le numéro trois mondial du titre restaurant au coude à coude avec le géant Accor est une Scop, une Société Coopérative Ouvrière de Production. Derrière ce sigle un peu barbare se cache une autre manière de voir l'entreprise. Explication : si une Scop a les mêmes contraintes de rentabilité qu'une entreprise normale, son mode de fonctionnement est en revanche original. Premier principe : la majorité du capital de l'entreprise appartient obligatoirement aux salariés. Ceux-ci participent donc à la gestion et aux choix stratégiques. Deuxième principe : le partage des résultats. Tous les salariés profitent des bénéfices, et non plus quelques actionnaires. Une logique à des années lumières des excès du capitalisme financier.
Esprit solidaire
Concrètement, comment cela se passe-t-il ? Pour bien comprendre, rendez-vous un vendredi soir au standard radio de la centrale taxi Gescop. Une dizaine de salariés s'activent pour répondre aux clients. Dans les rues de la capitale, les 1350 chauffeurs de la coopérative sont sur le terrain. Ceux-ci sont tous actionnaires et votent régulièrement les décisions : achat de matériel, embauche de salariés, mise en place d'un service de comptabilité ou d'une mutuelle... « Ce système démocratique a permis de mettre en place une réelle solidarité au sein de notre métier. Quand l'un d'entre nous n'arrive pas à sortir la tête de l'eau, ce qui peut arriver à tout le monde, on essaye de le remettre sur les rails », raconte Gilles Boulin, l'un de ses présidents et lui-même chauffeur.

Mais plus de démocratie n'est-elle pas un frein au bon fonctionnement d'une entreprise ? Dans une Scop, faut-il sortir les urnes tous les jours ? « Bien sûr, chaque décision n'est pas débattue », tempère Jacques Lagaize, 55 ans, l'un des administrateurs de Chèque Déjeuner. « Il y a un management et une hiérarchie indispensables. Mais, lors des assemblées générales, les grandes orientations stratégiques sont mises au vote. Là, tout le monde peut demander des comptes ! » En échange, ce système oblige les salariés à être davantage responsables : il faut savoir lire un bilan ou un compte d'exploitation pour prendre des décisions en toute connaissance de cause. La transparence est également l'une des valeurs des Scop : chez Chèque Déjeuner, tout le monde connaît les salaires de tout le monde. Cela permet de mettre de l'huile dans les rouages. « La transparence, c'est aussi de la franchise. Savoir dire à un collaborateur ce qui cloche, ce qui va mal. Notre atout par rapport à une entreprise, c'est que cadres et non cadres, nous sommes tous dans le même bateau. »
Prisonnières de leur image ?
Alors, modèle idéal, la Scop ? Le salaire moyen y est grosso modo le même que dans une entreprise normale. Mais plus on monte dans la hiérarchie, moins celui-ci est élevé. Or, dans un marché du travail en tension dans certains secteurs, pas facile d'attirer un informaticien avec des salaires en dessous du marché ! Même chose pour les dirigeants. Le président de Chèque Déjeuner gagne 7500 euros par mois, soit « seulement » 5 fois plus que le salarié le moins bien payé. Pas beaucoup pour le PDG d'un groupe de 1 200 personnes ? « Dans une Scop, au-delà de la juste rémunération des dirigeants, il est nécessaire de valoriser le métier de dirigeant de Scop qui demande aujourd'hui des compétences et des responsabilités élargies », plaide Patrick Lenancker, président de la Confédération Générale des Scop.
Autre problème : souvent méconnues, les Scop sont également prisonnières de leur image. Elles sont souvent présentées comme une solution de dernier recours contre les délocalisations. Certes, c'est une réalité. « Sans être la solution miracle, la reprise en Scop par les salariés peut être une solution que nous soutenons activement. Les coopératives sont ancrées dans leur territoire. La pérennité de l'emploi local est au coeur de leur projet », précise Patrick Lenancker. Mais pas seulement. Pour ses militants, ce statut est moderne et n’empêche pas d’être compétitif. La plus grande Scop française, Acome, est le leader européen du câble high-tech. Alors, ringarde la coopérative ? « Aujourd'hui, les jeunes qui se lancent dans la vie active ont envie de créer ou de participer à un projet qui a du sens pour eux. C'est ce que la Scop peut leur apporter, avec son mode de fonctionnement participatif. Nous devons leur montrer que créer ou reprendre une entreprise à plusieurs est aussi « sexy » que tout seul, que l'expérience coopérative peut être une belle aventure ! »
Jean Abbiateci
Dossier paru dans Le Parisien Economie du 13 mai 2008. La suite du dossier est disponible ici en pdf.
21:25 Publié dans Le Parisien / Aujourd'hui en France | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


Ecrire un commentaire