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05 février 2008

À GUIYU, LA FACE CACHÉE DU HIGH-TECH

653386f1470edc15d35f3424f54ef88b.jpgÀ Guiyu, petite ville chinoise, on recycle illégalement nos ordinateurs et nos téléphones portables. La pollution y est désastreuse, les conditions de travail dramatiques. Reportage dans les coulisses de nos e-déchets.

 

L'air âcre de Guiyu laisse au visiteur la bouche pâteuse. La poussière se soulève au rythme du va-et-vient des camionnettes chargées à craquer de carcasses d'ordinateurs. A chaque coin de rue, des piles immenses d'écrans de PC. Sur un terrain vague, trois bambins jouent à cache-cache entre des sacs à ciment remplis de téléphones portables. Devant chaque maison, des câbles dépecés et des cartes mères entassées. Au-dessus, la lessive du jour attend le soleil qui peine à percer au travers l'épais nuage de pollution. Un peu plus loin, un lot d'imprimantes éventrées laisse s'échapper sa poudre d'encre. A la prochaine averse, des torrents d'eau toxique noirciront les rues de la ville.   


Bienvenue dans la plus grande décharge de high tech du monde. Cette commune du sud de la Chine est un immense centre de recyclage sauvage. On y trouve pêle-mêle des ordinateurs, des téléphones portables, des machines à laver ou des bandits manchots de casino. « Tout ce qui possède une carte mère ou un circuit imprimé, soit environ un million de tonnes par an pour Guiyu », note Lai Yun, de Greenpeace Chine. En théorie, ce trafic est illégal : la plupart des pays riches (sauf les États-Unis) interdisent l'exportation de leurs déchets technologiques, tandis que la Chine en proscrit l'importation. Mais dans la pratique, il suffit de relever quelques numéros de série sur ces cadavres d'ordinateurs pour en retrouver la provenance : Fort Wayne aux États-Unis, Osaka au Japon, Turin en Italie...

 

CARTE. Les principaux sites de recyclage sauvage de nos déchets électroniques

 

 "Je suis venu nourrir ma famille" 

 

Ici, des centaines de petits ateliers clandestins se sont spécialisés sur ce créneau lucratif. Accroupis sous une bâche bleue pour se protéger du soleil, une poignée d'ouvriers désossent patiemment au marteau et au burin des ordinateurs Apple, Dell ou Toshiba. « Je gagne environ 25 yuans par jour (2,50 €) pour six jours par semaine. Je suis venu pour nourrir ma famille restée dans le Sichuan », explique Li. Ce jeune homme souriant est l'un des 150 000 « mingong » de Guiyu, ces travailleurs migrants venus des provinces rurales voisines. Dans un bâtiment voisin, trois ouvrières font fondre sur un poêle des cartes mères afin d'en récupérer les composants et les quelques grammes de métal précieux (or, argent, platine...). Les gestes sont précis, les mains uniquement protégées par des gants de laine. Aucun masque. Le système d'aération, d'où s'échappe une fumée argentée, est dérisoire. Les risques pour la santé ? Silence radio. Plantée à l'entrée de l'atelier, la femme du « boss » jette un oeil noir aux visiteurs venus freiner la productivité de ses travailleurs. Ici, journalistes et militants écologistes ne sont pas bienvenus.

 

Quelques rues plus loin, monsieur Weng et son épouse sont des patrons beaucoup plus accueillants, autour d'un thé fumant. « Avant, comme tous les habitants de Guiyu, j'étais fermier. J'ai créé mon entreprise au début des années 1990. A partir de cette époque, tout le monde a abandonné le riz pour l'électronique. Avant, il n'y avait que des champs, aujourd'hui, il y a beaucoup de manufactures, tu vois, c'est incroyable ! » Dans cette province du sud de la Chine, le coeur du made in China, les métaux et le plastique seront vendus aux industriels locaux. Ils pourront, par exemple, être réutilisés pour la confection de jouets ou de bijoux fantaisie que la Chine exporte dans le monde entier.

 

Mais à quel prix ? Outre les conditions de travail des migrants, la dégradation de l'environnement saute aux yeux. Les métaux lourds, comme le mercure ou le cadmium, ont infiltré le sol et pollué les nappes phréatiques. L'eau potable doit être acheminée par camion. Les eaux noires de la rivière Lianjiang, qui borde Guiyu et où sont installés quelques filets de pêche, sont si acides, dit-on, qu'une pièce de monnaie s'y dissout en quelques heures. Les taux de plomb chez les enfants sont trois fois supérieurs aux normes chinoises, même si à l'hôpital public de la ville, un médecin jure mordicus que « tout est normal ». Le journaliste étranger ne peut s'empêcher de regarder d'un air suspicieux le thé offert par les Weng. Les habitants eux-mêmes commencent à s'inquiéter. « Avant, Guiyu était renommé pour ses gâteaux de lune, explique Madame Kwan, une épicière. Les gens venaient de loin pour les manger. Aujourd'hui, avec la pollution, les clients n'en veulent plus. » Avec un milliard d'ordinateurs dans le monde et une durée de vie moyenne de deux ans, le recyclage à Guiyu a assurément plus d'avenir que la pâtisserie.


Jean Abbiateci

Photos : Julien Tack

 

Reportage paru dans Ouest-France du 8 janvier 2008. Disponible sur le site web de Ouest-France.

 

Suite à ce reportage à Guiyu, un autre papier, (disponible ici et ici en pdf) avec un angle plus économique, est paru dans Challenges du 21 février 2008 

 

BONUS : Mon PC est-il écolo ?

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