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15 octobre 2007

EMMAÜS, CÔTÉ BUSINESS

e095dec473d6b74b3c3d55e0c050c9b3.jpgCréé en 1949 par l'Abbé Pierre, Emmaüs conjugue aujourd'hui ses valeurs de solidarité avec une logique d'entreprise. Mais toujours pour lutter contre l'exclusion.



 C'est l'histoire d'un sénateur qui choisit de faire un stage chez Emmaüs. « Chez les chiffonniers ? », l'interrogent ses collègues parlementaires habitués aux séjours dans la banque ou dans l'industrie. « Oui, mais c'est une véritable entreprise, avec des milliers de salariés », leur répond notre sénateur. Les chiffres lui donnent raison. Avec 123 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2005, Emmaüs France pèse davantage qu'un groupe comme Brossard (biscuits et surgelés) ou Saint-Hubert (matière grasse). Votre meuble de salon acheté trois fois rien ou le don de vos vieux pulls fait vivre 4 000 compagnons et 3 500 salariés.


Une économie solidaire


Emmaüs est une association aux allures d'entreprise. « Bien-sûr, il n'est pas question pour nous de verser de confortables dividendes à des actionnaires », plaisante son président Christophe Deltombe. L'idée est au contraire assez différente : l’activité économique peut être un support d’insertion sociale et professionnelle pour des personnes fragilisées par une expulsion, un problème d'alcool ou simplement plusieurs années de chômage. C'est le principe de l'économie solidaire. « C'est notre projet économique qui doit s'adapter à notre projet social, et non pas l'inverse », résume son président.


Son business, c'est la « récup' » : du mobilier, du textile ou des vieux appareils électroniques. La moitié du chiffre d'affaire est réalisée par les 120 communautés de compagnons. « Chacune fonctionne comme une PME et s'autofinance sans subvention », explique Valérie Fayard, responsable administratif. L'autre moitié est produite par les 68 structures d'insertion du mouvement. Nées dans les années 80, ce sont souvent à l'origine des communautés qui ont voulu aller plus loin dans l'activité économique. Plus organisées, elles ont vocation à accueillir non plus des compagnons mais des salariés en insertion. La coopérative du Relais est la plus connue : ses 1 100 salariés traitent 45 000 tonnes de textile par an. D'autres, comme les Ateliers du Bocage, se sont positionnées sur le recyclage des téléphones portables et des cartouches d'encre. Avec une logistique qui n'a rien à envier au secteur privé (voir notre reportage).


Le marché de la « récup' »


Ce professionnalisme était nécessaire : la récupération est un marché peu solvable et surtout très concurrentiel. Pour son activité de vente de meubles, Emmaüs doit cohabiter avec les 50 000 vide-greniers annuels et les 10 millions d'utilisateurs d'Ebay. Sa filière textile est confrontée à un autre défi. En 2005, la suppression des quotas textiles a autorisé les importations asiatiques. Conséquence directe pour Emmaüs : de moins bonne qualité, le tissu est plus difficilement réutilisable. En trois ans, c'est 20 % des entreprises européens du secteur qui ont fermé. Menacé, obligé de s'adapter, le mouvement a dû chercher de nouveaux marchés, en misant sur ses atouts : ses rôle social, son ancrage local, son souci du développement durable. En 2006, lorsqu'a été instaurée l'éco-taxe sur le recyclage du matériel électronique, le mouvement a réussi à trouver sa place dans cette nouvelle filière.


Etre une association n'interdit pas non plus d'être innovant et malin. Cette année, le Relais a lancé Métisse, un matériau isolant à base de tissu recyclé, en collaboration avec un ingénieur et un industriel. « L'idée était de valoriser notre fibre effilochée avec une plus forte valeur ajoutée. Nous avions bien sûr en tête l'intérêt croissant des Français pour la construction écologique », note Philippe La Forge, responsable du Relais Atlantique. La production vient de démarrer. Objectif commercial : 500 000 m2 vendus en 2008.


Un lobbying actif


Enfin, Emmaüs sait jouer de son influence. En 2006, après un premier essai avorté en 2005, l'association a réussi – contre tout attente - à faire adopter par le Parlement le principe d'une contribution textile : 1 ou 2 centimes prélevés sur les marges des distributeurs de vêtements pour en financer le recyclage. Emmaüs assurait par ce biais la survie de ses 2 000 emplois, avec la perspective d'en créer 2 000 nouveaux d'ici 5 ans. Petit Poucet dans la négociation, elle a croisé le fer avec la CGMPE, la grande distribution et les industriels du textile. « Ce n'est pas parce qu'on s'appelle Emmaüs qu'on nous a fait des cadeaux », se souvient Gilles Ducassé, animateur de la branche Economie Solidaire et Insertion. Pour l'emporter, l'association a su mobiliser son réseau et sensibiliser les élus locaux. La preuve qu'avec ce joli coup, ses dirigeants ont su mettre à profit des leçons d'un maître en matière de lobbying : l'Abbé Pierre !

 

Jean Abbiateci

 

Enquête parue dans Aujourd'hui en France / Le Parisien Economie du 15 octobre 2007. Le dossier complet en pdf est disponible en cliquant ici. 

 


REPÈRES
Emmaüs France, c'est...

15 500 personnes dont 8 000 bénévoles, 3 500 salariés et 4 000 compagnons

120 communautés de compagnons et 68 entreprises d'insertion.

123 millions d'euros de chiffre d'affaires liés à l'activité de récupération. Soit 46 % du budget de l'association, 269 millions d'euros.

12 % des ressources qui proviennent de subventions publiques, notamment par le biais des contrats aidés.

3,2 millions de m3 de marchandises collectées par an dont 60 000 tonnes de tissus et 500 000 appareils électriques et électroniques.

 

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