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01 juin 2007

L'EUROPE PÊCHE EN EAUX TROUBLES

0beb6b66ded60c7e55cd602a590a4030.jpgEn permettant à ses chalutiers de pêcher au large des pays du Sud, l'Europe est accusée de fragiliser leur économie. Ou comment une tranche de thon favorise l'émigration.
 

Samedi matin, dans les allées bondées d'une grande surface parisienne. Une mère de famille fait ses courses. C'est la cohue des caddies au rayon poissonnerie. En promotion, une tranche de thon à 12 euros. Idéal en cocotte, avec quelques tomates et une branche de thym. De retour à la maison, notre mère de famille, un oeil sur le four, regarde de l'autre le 20 heures. A l'écran défilent les images d'un nouveau drame aux Canaries : un bateau transportant plusieurs milliers de migrants subsahariens vient de couler au large de ces îles espagnoles... D'un côté un morceau de poisson, de l'autre des clandestins africains. Rien à voir ? Pas tout à fait. Pour reconstituer les étapes de cette surprenante association, il faut plonger dans les eaux froides de l'Atlantique et les remous de la Politique Commune de la Pêche.


Une surexploitation des stocks

 

Retrouvons quelques semaines plus tôt notre thon barbotant tranquillement au large de la Mauritanie. Avec ses congénères poissons, ils forment une réserve mondiale que se partagent les bateaux de tous les pays côtiers. Après la Chine, l'Europe est l'une des principales pêcheries avec 7,5 millions de tonnes de poisson récoltées chaque année par une flotte de 97 000 navires. Mais du fait d'une surexploitation depuis un demi-siècle, 75 % des réserves halieutiques sont épuisées selon la FAO. Si pour l'écosytème, le risque de voir disparaître certaines espèces disparaître est réel, l'activité des 400 000 pêcheurs des Etats membres se trouve également menacée.

 

Ce problème d'approvisionnement s'est compliqué au milieu des années 70 lorsque de plus en plus de pays du Sud ont élargi leur Zone Economique Exclusive (ZEE) de 12 à 200 milles nautiques. Résultat, les chalutiers basques ou bretons habitués à mouiller dans ces eaux étrangères depuis plusieurs siècles, n'y ont plus eu accès librement. L'Union Européenne a donc signé des accords de pêche bilatéraux avec plusieurs pays du Sud dit ACP (pour Afrique, Caraïbes, Pacifique). Le principe : en échange d'une participation financière (près de 86 millions d'euros par an avec la Mauritanie), les pêcheurs européens ont eu le droit de venir prélever une certaine quantité de poissons, les pays ACP n'ayant pas toujours la flotte nécessaire pour le faire eux-même. Notre thon va donc être attrapé dans les eaux de la République Islamique de Mauritanie mais par les filets d'un thonier européen.

 

Jusqu'en 2002, ces accords dits « paiement pour accès » étaient uniquement commerciaux, entérinant le principe du « payer-pêcher-partir ». « Ceux-ci participent à la surpêche, menacent la sécurité alimentaire des pays en développement et empêchent le développement des industries de pêche locales. Les pays industrialisés sont accusés de payer une somme très faible pour des zones de pêche très riches », dénonçait le WWF. Prenant en compte en partie ces critiques, la réforme de la Politique Commune de la Pêche en 2002 s'est orientée vers des Accords de Partenariat dans le domaine de la Pêche (APP) voulus plus responsables et plus équitables. Un pourcentage – variable - de la compensation financière touchée par le pays est affecté pour « moderniser le secteur de la pêche locale, le rendre plus compétitif, améliorer les normes phytosanitaires et aider au développement des secteurs ayant des liens avec la pêche, notamment les infrastructures de débarquement », selon le Commissaire européen à la pêche et aux affaires maritimes Joe Borg.

 

Pêcheurs devenus passeurs

 

L'attention est louable mais les bateaux de l'Union sont toujours perçus comme des pilleurs, particulièrement par les pêcheurs d'Afrique de l'Ouest. « Quand les grands chalutiers de haute mer européens pêchent dans la zone sud de la Mauritanie, ça se ressent directement sur les prises des artisans de Saint Louis », explique Dao Gaye, président du collectif national des pécheurs du Sénégal(1). La prise de notre thon au large dans les filets européens va ainsi fragiliser l'économie côtière locale. A Dakar, au marché de Soumbedioun, des centaines de petites mains trient l'arrivage du jour. Les espèces nobles comme la daurade sont acheminées vers le marché européen (voir encadré). Les espèces communes comme la sardine finissent dans les échoppes locales. Ici, le poisson est l'une des rares sources de protéines abordables. Mais au fil des ans, les pêches artisanales sont de plus en plus maigres. Le thiof (mérou blanc) est ainsi en voie de disparition. Les locaux n'ont plus les moyens de faire vivre leurs familles et les jeunes sont tentés par l'émigration. Les quais d'Afrique de l'Ouest bruissent d'histoires de pêcheurs reconvertis en passeurs vers les Canaries. Le propriétaire d'une patera (barque) peut obtenir plus de 500 euros par clandestin. Une véritable pêche miraculeuse dans un pays où le PIB par habitant dépasse à peine les trois dollars et demi par jour.

 

Voilà comment notre tranche de thon participe à sa manière à l'émigration. Bien-sûr, la Politique Commune de la Pêche n'est pas la seule ni la principale responsable. Ce serait oublier le poids de l'histoire, des famines et des guerres. Ce serait éluder la responsabilité des gouvernements africains. Ce serait minimiser le poids d'autres politiques européennes dans certains secteurs agricoles clés comme la production de lait ou l'aviculture, qui fragilisent les communautés paysannes et mettent à mal leur sécurité alimentaire. Mais à l'heure où la Commission Européenne a fait du développement l'un de ces cheval de bataille, cette problématique épineuse des accords de pêche soulève la nécessité pour l'Europe d'instaurer des rapports de force économiques Nord-Sud moins déséquilibrés et plus équitables. Notre tranche de thon a encore quelques belles arêtes !

 

Jean Abbiateci

 

Article paru sur Rue89 

 

http://rue89.com/2007/05/31/thon-immigration-mauritanie-c...

 

(1) En juin 2006, le Sénégal a d'ailleurs refusé de signer un nouvel accord de partenariat pêche avec l'UE, se privant d'un rentrée d'argent de 16 millions d'euros par an.

 

Une ouverture privilégiée au marché européen

 

Et si notre thon échappe aux filets des pécheurs européens pour tomber dans ceux d'un bateau sénégalais ? Il risque également de se retrouver frais ou surgelé dans une grande surface européenne. Car l'Accord de Cotonou signé en 2000 entre l'Union Européenne et les pays ACP exempte ces derniers de droits de douane. Or, l'Union Européenne est le premier marché mondial : elle importe près de 60 % du poisson qu'elle consomme. Soit pour les pays ACP, une manne de 2,6 milliards de dollars en 2004, environ 20 % de leur production totale et 75 % de leur exportation. Mais pour répondre aux exigences de libre-échange de l'OMC, l'accord de Cotonou devrait être remplacé par une série d'Accords de Partenariat Economique dit APE au 1er janvier 2008. Actuellement en cours de négociation, ils sont censés être un moteur pour le développement pour les pays du Sud mais inquiètent nombre d'ONG par leur caractère trop libéral et trop déséquilibré.

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