08 mars 2007

LA CULTURE CÔTÉ FERME

medium_ferm.2.jpgVILLAGE MAGAZINE. Originale et chaleureuse, la formule du spectacle à la ferme rencontre un succès grandissant dans le monde rural. Quand culture rime avec agriculture... Enquête.

 

Javené un samedi soir, entre chien et loup. Ce petit village niché dans les vallons de la campagne du pays de Fougères est situé à une soixantaine de kilomètres de Rennes. Ce soir-là, le badaud de passage devant la ferme du lieu-dit «La Lande » aura pu être intrigué par les rires qui éclataient du fond de la grange. Etrange ! Les esprits chagrins y auront vu encore une énième fête locale arrosée et auront passé leur chemin. Au contraire, les plus téméraires prendront la peine de s'aventurer jusqu'à l'entrée, longeront la buvette et les tables de repas désertées pour arriver jusque sous la grange. Et oh surprise ! Le troupeau n'est plus là, le bâtiment a été soigneusement nettoyé, les chaises installées en rangs serrés. Sur la scène, des comédiens font le spectacle, à grands renforts de lumières. Face à eux, près de 300 personnes qui applaudissent à tout rompre !


Incongrue, cette histoire ? Plus tout à fait. Depuis plusieurs années, la formule des spectacles à la ferme remporte un véritable succès. Théâtre, musique, cirque, contes... Les artistes et les compagnies sont de plus en plus nombreux à venir investir les bâtiments d'élevage au grand bonheur des agriculteurs. Pour s'en convaincre, il suffit d'éplucher le programme des manifestations rurales. A Betton (35), c'est toute la saison culturelle qui s'est construite autour de l'agriculture, avec des fermes investies pour l'occasion par des plasticiens, des sculpteurs, des artistes... Dans les Monts du Lyonnais ou dans le Vercors, ce sont les paysans qui se muent chaque année en programmateurs d'un soir. Lieu de production alimentaire, la ferme devient lieu de production artistique. Une révolution « agri-culturelle » !

 

Pour comprendre cet engouement, il faut remiser ses a priori sur le monde agricole. Certes, le spectacle vivant a souvent bien du mal à tracer son sillon dans les villages reculés. Evidemment, le désert culturel en milieu rural, ce n'est pas un mirage. « Vous savez, chez nous, la culture, c'est plutôt le maïs ! » : cette petite blague potache d'un responsable d'un journal agricole, illustre bien la fracture culturelle qui sépare encore dans l'imaginaire le monde agricole du monde artistique. Mais si au final, ces deux univers n'étaient pas si éloignés ?


Une révolution « agri-culturelle »


Bâtir des passerelles : voilà maintenant quinze ans que Patrick Cosnet s'y emploie, installé avec sa compagnie dans une ferme-auberge du Maine-et-Loire. Depuis deux ans, il a lancé « Fermes en scène », une tournée itinérante qui s'invite chez les agriculteurs du Grand Ouest et qui fait salle comble – pardon -, grange comble. Le principe : s'installer dans l'enceinte même de l'exploitation et raconter le monde rural d'hier et de demain. Le public : des agriculteurs, des ruraux, des néoruraux, des citadins. La démarche faire voler en éclats tous les clichés sur l'agriculture. « Je me souviens de spectateurs qui venaient avec des bottes, et qui découvraient qu'une exploitation, ça pouvait finalement être propre », raconte Patrick en riant. Même son de cloche du côté de Bernard Delaunay. C'est chez cet éleveur laitier de Javené que la compagnie de M. Cosnet a installé ses planches. Pas peu fier de montrer au grand public une autre image de sa profession. « On s'est rendu compte qu'il y avait une véritable fracture voilà maintenant dix ans avec la crise de la vache folle. Les gens connaissent bien mal notre univers. L'intérêt d'une soirée comme celle-ci permet de se divertir, mais également d'accueillir des gens sur notre exploitation, de leur montrer notre métier. »

Reste que par son caractère champêtre, ce type d'événement n'est pas toujours pris au sérieux. Alors, la culture côté ferme, du sous-spectacle ? Une affirmation qui fait bondir Jérôme Rousselet, ancien agriculteur biologique de Mayenne et créateur de la compagnie Pakapaze. Dans l'un des ses derniers spectacles, « Ras le Pick'up », il incarne plusieurs engins agricoles d'occasion en attente d'être rachetés – une moissonneuse, une ensileuse, un tracteur, - pour dénoncer les évolutions gigantistes du machinisme agricole. Productivisme, pollution, OGM, tout y passe. Outre son rôle d'artiste engagé, Jérôme revendique un vrai rôle de service public culturel de sa compagnie. Et regrette que « pour une troupe comme la mienne, les Drac ne soient pas  toujours les meilleurs interlocuteurs pour monter ce genre de spectacle », explique-t-il mi-amusé, mi-désabusé. « C'est là que les lieux de diffusion alternatifs comme les fermes peuvent jouer un rôle majeur dans l'accès à cette culture. »

 

La guerre des financements   


Car le paradoxe est bien là. Le spectacle à la ferme rencontre un vrai succès mais son importance culturelle est gommée au profit d'un simple rôle d'animation. Flagrant quand on examine les sources de financement. Première à être sous le feu des critiques : la sacro-sainte Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC),  taxée d'élitisme et de frilosité. « C'est vrai que par définition, cette institution tend à financer et à encourager l'excellence artistique », explique Jean-Claude Pompougnac, ancien directeur de la Drac Centre, aujourd'hui directeur d'un ECPP et auteur d'un blog sans langue de bois sur les institutions de la culture. « C'est vrai également qu'il y a une large fossé entre le Ministère de la Culture et les associations de l'éducation populaire qui font un gros travail sur le terrain. Mais ces tensions touchent au fond à la question sociale et j'espère que cela pourra faire réfléchir les gens du Ministère. » Reste que pour beaucoup, la caution qu'apporte l'institution culturelle est incontournable. Le festival des Fermades dans le Vercors, pourtant à visée culturelle, a longtemps été subventionné par la Draf (Ministère de l'Agriculture). « Cette année, sur les 76 000 euros du budget, la DRAC ne verse « que » 6 000 euros. Mais c'est pour nous très important, aussi bien dans les conseils qu'elle nous dispense que dans cette forme de reconnaissance de notre festival et de son rôle dans la pratique culturelle locale », reconnaît Laëtitia Bonin, chargée de l'organisation du festival.   

 

Les critiques des artistes et des organisateurs n'épargnent pas non plus les instances politiques. Pour les mairies ou les conseils généraux, la culture est souvent perçue non pas en soi, mais comme un moyen de communication politique. Avec tous ses travers, notamment un souci de rentabilité en terme d'image. Un responsable d'une compagnie de théâtre du Sud-Ouest qui tourne régulièrement dans les fermes de la région, ne mâche pas ses morts . « Quand on voit les m... qui sont programmées dans certains festivals, c'est désespérant. Les subventions sont conditionnées par des logiques politiques et idiotes, où il faut tant de spectateurs, tant de retombées, tant d'articles dans le journal. Du coup, tous les projets un peu atypiques passent à la trappe. Et avec les élections municipales, cela ne va faire qu'empirer. » Ajoutez à cela la crise du statut des intermittents, les compagnies qui oeuvrent dans les fermes et les initiatives courageuses sont souvent dans des situations financières précaires.

 

Un public avide de culture  

 

Or, la ferme comme lieu de diffusion serait une solution pour pallier le manque de scènes dans les petits villages. Un vrai service public culturel en milieu rural. « Autour de 3 500 habitants, il y a un pallier : les équipements culturels sont plus nombreux. C'est donc en dessous de ce seuil que des lieux « alternatifs » comme les fermes ou les cabarets peuvent jouer un rôle important », analyse Eric Jalabert du magazine Vivant Mag. L'avenir passera par ces spectacles nomades. « De plus en plus de compagnies ont des installations mobiles. Celles-là n'ont pas attendu la Drac pour exister. Mais elles ont besoin d'être aujourd'hui soutenues », poursuit Eric Jalabert. Les pistes à explorer sont nombreuses. En 2004, le réseau Relier avait organisé sur le plateau de Millevaches une grande rencontre sur le thème « Culture et ruralité » (fichier pdf). Parmi les projets retenus figuraient la création d'AMAC, pour Association de Maintien de l'Activité Culturelle, calquée sur le principe des AMAP. Concept proche de celui mis sur pied par un agriculteur bio d'une AMAP du Calvados en organisant cette automne une fête agriculturelle sous les serres de son exploitation maraîchère. D'autres sillons sont encore à creuser, notamment en partenariat avec les producteurs fermiers et les réseaux d'accueil à la ferme.    

 

Car, au-delà des formes qu'il peut prendre, le succès du spectacle à la ferme met le doigt sur les difficultés de renouvellement du public. « En trente ans de politique culturelle, malgré tous les équipements, on n'a pas réussi à changer la sociologie des spectateurs », regrette Jean-Claude Pompougnac. Les lieux alternatifs et les scènes élitistes sont parfois séparés par un mur d'incompréhension. Or, les premiers offrent bien souvent au public occasionnel un marchepied vers les créations plus ambitieuses des secondes. Un vrai vivier de spectateurs existe, avide de culture, du moment qu'on fasse l'effort de lui tendre la main et de venir le chercher.

 

Jean Abbiateci

 

Enquête parue dans Village Magazine, mars 2007

 

(Crédit photo : DR - PNRV A. Bouquet)

 

PORTRAIT : PATRICK COSNET

 

medium_cosj.jpgMalgré son passé d'agriculteur, l'homme n'a rien d'un « taiseux ». Au contraire. Avec lui, le problème est de trouver le créneau pour pouvoir glisser au forceps une question. Installé dans la Ferme de l'Herberie à Pouancé (49), Patrick Cosnet et sa compagnie éponyme tourne depuis près de 15 ans dans les campagnes françaises. Ancien éleveur, Patrick s'est reconverti comme comédien « J’étais un bon copain d'Hervé Bazin et il disait souvent  qu'on n’écrit bien que sur ce qu’on connaît. Lui, c'était la bourgeoisie, moi les paysans ! » Le théâtre est pour lui un moyen de permettre au monde agricole de s'interroger sur son métier. Une vraie introspection. « Comment réinventer de nouveaux codes, face à la déculturation du monde rural ?, se demande Patrick Cosnet. Cette mise à distance  par le théâtre permet d'analyser et d'offrir un autre regard  sur ce monde-là. C'est une nécessité pour l'artiste. C'est en tout cas ce constat qui m'a guidé dans mes choix artistiques. » Dans ses spectacles, tout y passe. La solidarité des campagnes, son égoïsme, le poids des rites, les bouleversements des rythmes avec l'arrivée de la télévision. Mais également des thèmes sensibles comme l'alcoolisme, la solitude ou le racisme ordinaire. « Finalement, les problèmes du monde agricole et ceux du monde artistique sont assez semblables. Ce sont des mondes qui se sont crus longtemps des mondes à eux tous seuls », conclut le comédien. Outre ses spectacles en milieu rural, la compagnie Patrick Cosnet intervient également dans les quartiers, comme lors du festival rennais « Quartiers en scène ». Car les cités et les villages ont parfois le triste point commun d'être les grands oubliés des politiques culturelles.

http://www.compagniepatrickcosnet.com

 

 

ZOOM SUR... LES FERMADES 

 

2 000 spectateurs lors de la dernière édition ! En huit ans, le festival des Fermades dans le Parc Naturel Régional du Vercors est sans doute le festival « made in » ferme le plus structuré. « Au commencement, c'était une fête de village à St-Martin-en-Vercors, mais avec une vocation déjà très culturelle », explique Laëtitia Bonin de l'APAP (Association pour la Promotion des Agriculteurs du Parc), cheville ouvrière de la manifestation. Le principe : un repas proposé par les producteurs fermiers du parc suivi d'un spectacle, le tout labellisés « spectaculinaires ». Le festival, s'il participe à l'activité touristique, a trouvé sa place chez les locaux : car, malgré ses 68 communes, le territoire du parc du Vercors ne compte que peu d'équipements culturels. Le public des Fermades est composé à moitié de ruraux, à moitié d'urbains. « On essaye de choisir la programmation en fonction de ce que désirent les agriculteurs, explique Laëtitia Bonin. C'est le critère principal. Pour beaucoup d'entre eux, ce festival est le premier pas vers l'accès à la culture. Certains vont maintenant régulièrement au théâtre. » Reste une logistique lourde. « Il faut bien se rendre compte que, comme nous le disent les agriculteurs, chaque soirée, c'est l'équivalent d'un mariage au niveau de l'organisation. Et le matin, il faut que la ferme soit opérationnelle pour la traite ». « En 2006, nous avons innové en créant des lieux de résidences pour l'art contemporain dans des fermes », poursuit Laëtitia Bonin. Un artiste est allé vivre quinze jours chez une agricultrice du massif. Histoire de prolonger l'échange au-delà d'une simple soirée.

http://www.fermes-du-vercors.com/fermades.html

 

                               
                               

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