16 mars 2007
HAÏTI : REPORTAGE À CITÉ SOLEIL
Les apparences sont trompeuses. Les jours calmes, rien ne distingue Cité Soleil des autres bidonvilles haïtiens. L'avenue Soleil, l'axe central, est même l'une des rares routes de la capitale entièrement bitumée. Sur le marché, les Soléiens sont nombreux : le contenu des étals n'a rien de plus effrayant pour un estomac européen que celui des autres marchés du pays. Mais certains signes sont révélateurs, comme les impacts de balles sur toutes les façades ainsi la rangée de blindes en poste devant les anciennes halles transformées en camp retranché par la Minustah. Cité Soleil est en guerre, classée « zone rouge ».
Au fil des mois, ce bidonville est devenu le lieu symbolique et médiatique de l'affrontement entre les chimères et les bandits de la cité d'un coté, qui sèment la terreur par le biais des kidnappings, et les soldats de la Minustah de l'autre. Les kalachnikovs et les armes « créoles » des gangs répondent aux mitrailleuses des blindés. Et inversement.
Pour pénétrer dans Cite Soleil, Damas nous sert de guide. Ce jeune homme avenant est le coordonnateur pour la cité de Lavalas, ce grand mouvement populaire qui a porté Aristide au pouvoir en 1991 et 2001. Même après son départ, le prêtre des bidonvilles garde ici une aura très forte. « Le peuple de la Cité réclame son retour ! », clame Damas.
"Voilà pourquoi Cité Soleil mord"
Si les artères principales sont bordées de maisons en dur avec quelques commerces, la tôle remplace le parpaing à mesure qu'on s'enfonce dans les corridors des quartiers. Et la misère saute aux yeux. Les baraques branlantes sont construites sur les décharges d'ordures, où viennent fouiner quelques cochons. A Ti-Haïti, ce sont des dizaines de gamins, les plus jeunes complètement nus, qui courent à votre rencontre. Même constat dans les autres quartiers, à Brooklyn, Boston ou Bélékou. Plus on s'approche de la mer, plus les habitations sont insalubres. « Ici, il n y a ni nourriture, ni eau potable, ni logement décent. Une chimère, c'est quelqu'un qui se révolte sur son mode de vie ! »
Les enfants et les femmes sont les premières victimes des balles perdues. Mais si la Minustah est l'ennemi commun, certains bandits jouissent d'une grande considération auprès de leur population. Josselin, 19 ans, attaquant au Valencia, le club de football de la cite, raconte : « A Noël, notre chef (de gang) a distribué à tous du riz, de l'huile et 50 dollars haïtiens (5 euros). C'est un président pour Cité Soleil ! »
Dans le bidonville, depuis plusieurs jours, les affrontements ont repris violemment. Au milieu des tirs, l'hôpital de Médecins sans Frontières Belgique est devenu un lieu d'asile respecté par les deux camps. Plus que les blessés par balles, ce sont les conditions sanitaires effroyables qui font le quotidien de l'équipe médicale. 150 opérations par mois, 200 accouchements, 1 500 consultations externes, souvent pour des simples diarrhées ou des troubles respiratoires liés a l'air vicié du bidonville. « En vivant dans de telles conditions, les gens deviennent des loups entre eux, regrette dépité le docteur Ledecq. Par exemple, je soigne très souvent des morsures humaines. » Déseme, un jeune étudiant en informatique, est en colère : « Ce bidonville est un ghetto. On dit qu'un animal coince mord toujours. Voila pourquoi depuis plus de vingt ans, Cité Soleil mord ».
Jean Abbiateci
Reportage paru dans Ouest-France du 28 janvier 2007
Reportage photo : Julien Tack
01:10 Publié dans Ouest-France | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : haiti


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