17 mars 2006
ETIENNE DAVODEAU, CROQUEUR DE CAMPAGNES
Sur les chemins des coteaux du Layon, vous croiserez peut-être un solide gaillard, un carnet à la main. Etienne Davodeau, dessinateur de BD et enfant du pays, s'est installé à Rablay-sur-Layon depuis huit ans. Rencontre avec cet auteur atypique, dont le dernier album, Les Mauvaises Gens, nous plonge dans l'histoire des campagnes angevines de l'après-guerre.
Le chat s'enfuit à votre arrivée. La porte de la maison en bois s'ouvre. A l'intérieur, la théière siffle sur le feu. Petit coup d'oeil dans le jardin, en contrebas, où sont plantés quelques pieds de vigne. A gauche, l'atelier est bien rangé. Au mur, plusieurs affiches et des rayonnages de livres. Sur la table, un cahier de croquis. La veille, le propriétaire des lieux était encore à Paris pour une remise de prix.
Rablay-sur-Layon, 700 habitants, perdu entre Angers et Cholet. Depuis huit ans, Etienne Davodeau, dessinateur de BD, habite ici avec sa petite famille. Etienne Davodeau ? Ne cherchez pas parmi les stars du neuvième art. A 40 ans, ses créations sont inclassables dans l'univers de la bande dessinée, loin des tirages astronomiques de Titeuf ou d'Astérix. Son créneau : le docu-BD. Son credo : croquer le monde tel qu'il est, si on se donne le temps d'aller le voir d'un peu plus près.
Une « histoires de vaches »
Le temps, Etienne a toujours su se le donner, malgré une bibliographie déjà copieuse. Pour Rural !, publié en 2001, il a suivi durant une année entière la vie de trois agriculteurs bio, observant, enquêtant, questionnant, n'hésitant pas à rappliquer en vitesse pour un vêlage. Dans ses planches, il se met en scène : « Mon personnage joue le rôle du candide. Ce n'est pas vraiment un travail de journaliste. Car grâce à mon statut d'auteur, j'ai pu vraiment partager leur quotidien. » Au fil du récit se greffe très vite l'arrivée de l'A87. Ce projet d'autoroute coupe en deux les exploitations, brise les rêves. Alors, pour témoigner, Etienne dessine, raconte la violence des expropriations, s'attache aux personnages. Partisan ? Évidemment. A la fin de l'album, il s'interroge. Doit-il donner la parole à l'ASF, la société d'autoroute chargé du projet ? Ce sera non. « Ce sont mes choix d'auteur. La balance était déjà assez déséquilibrée comme cela. Je revendique ma subjectivité. » Contre toute attente, « cette histoire de vaches » rencontre ses lecteurs, séduits par l'approche humaniste de l'auteur. Conforté, il adoptera la même méthode de travail pour son dernier album, Les Mauvaises Gens.
Sur la terrasse, le chat s'étire au soleil. Deuxième tournée de thé. Il poursuit : « Le point commun entre Rural ! et Les Mauvaises Gens, c'est de donner à voir des expériences humaines : comment des agriculteurs pratiquent leur métier ; comment des ouvriers des Mauges se sont battus pour tenter d'améliorer leur sort. » Etienne plonge donc dans ses racines familiales, raconte comment ses parents, Marie-Jo et Maurice, se sont engagés dans le militantisme à travers la Jeunesse Ouvrière Chrétienne. Un récit intimiste et difficile. « Mes parents ne souhaitaient pas se mettre en avant, par pudeur, par modestie. Comme auteur, cette réticence m'a mis une pression supplémentaire, pour éviter de trahir leur histoire. Au final, c'est le témoignage d'une époque dont on a finalement peu parlé. »
Belle initiation à la liberté
Outre Rural et Les Mauvaises Gens, tous ses albums se déroulent à la campagne. Alors Etienne, fâché avec la ville ? Non, simplement le souvenir d'une enfance rurale heureuse. Une jeunesse passée « à se balader avec ses copains dans les champs, tirer à la fronde d'innocents moineaux puis ricaner bêtement sur sa mobylette devant les filles. » « A la ville, je n'aurais pas eu la même indépendance. Vivre à la campagne, c'est une belle initiation à la liberté. Nous étions toujours en bande. Moi, j'étais celui qui dessine. Cela donne une sorte de statut social.
- Et avec les filles, ça aide ?
- Pas autant que la guitare, mais quand même un petit peu. »
Adulte, il « savoure chaque jour » son mode de vie rural. De toute façon, il ne se serait pas vu habiter ailleurs. « Le village est la meilleure unité pour le lien social. Je n'ai jamais vu l'intérêt de vivre en ville. » Le TGV lui permet d'aller régulièrement à Paris. Une ligne haut-débit lui sert pour échanger ses planches avec ses éditeurs. Et quand l'inspiration lui manque, il file arpenter les sentiers, carnet à la main.
16h. Poignée de main. Fin de l'entretien. La porte se referme sur la maison. Le chat s'enfuit de nouveau dans vos pattes. De la cour de l'école voisine montent les voix des enfants. Sur la route du retour, on croisera l'A87, dessinant comme une cicatrice dans le bocage.
Jean Abbiateci
(Village Magazine, juillet 2006)
Petite biographie
Etienne Davodeau est né en 1965. Il est l'auteur d'une vingtaine d'albums comme dessinateur ou comme scénariste (Chute de vélo, Max et Zoé, Ceux qui t'aiment, Le constat). Son dernier opus, Les Mauvaises Gens (Delcourt, 2005) a reçu notamment le prix ACBD de la critique et le prix du public à Angoulême. Il prépare, avec Kris au scénario, un album sur la répression des manifestions de Brest en 1950 (sortie fin 2006 chez Futuropolis).
07:55 Publié dans Village Magazine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : davodeau, rural, campagnes, bd, rablay, mauvaises gens


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